Les trois approches — Effort, Marché, Potentiel
Pourquoi trois familles de méthodes répondent différemment à « combien ça vaut », et pourquoi leurs chiffres divergent.
Les 15 méthodes du catalogue ne sont pas quinze variantes d'un même calcul. Elles se rangent dans trois familles, qui ne posent pas la même question. C'est la raison pour laquelle elles ne donnent jamais le même chiffre — et c'est voulu.
Mukeï nomme ces trois familles Effort, Marché et Potentiel. Chaque méthode en porte une, affichée sous forme de pastille colorée dans l'interface.
Trois questions, pas trois réponses à la même question
| Approche | La question posée | Ce qu'on regarde |
|---|---|---|
| Effort | Combien a-t-il fallu dépenser pour l'avoir ? | Le passé : les factures, la masse salariale, les dépenses engagées. |
| Marché | Combien paie-t-on pour un actif comparable ? | Le présent : des transactions réelles, des multiples sectoriels observés. |
| Potentiel | Combien va-t-il rapporter ? | Le futur : des flux projetés, ramenés à leur valeur d'aujourd'hui. |
Trois temps différents, donc trois chiffres différents. Un désaccord entre eux n'est pas une erreur de saisie : c'est le premier enseignement d'une valorisation sérieuse.
L'approche Effort — ce que l'actif a coûté
Le raisonnement. On reconstitue l'investissement consenti pour créer l'actif, revalorisé à la monnaie d'aujourd'hui. L'hypothèse implicite : personne ne cède rationnellement en dessous de ce qu'il lui en a coûté de construire.
Le mécanisme. On additionne des dépenses datées, on les revalorise avec l'indice des prix de l'INSEE — 1 000 € dépensés en 2016 ne représentent pas 1 000 € d'effort en 2026 — puis on applique un amortissement qui traduit l'usure ou l'obsolescence de ce qui a été financé. C'est ce qu'on appelle une VRN, valeur de remplacement nette.
Les méthodes concernées. Actif net réévalué · Coûts de développement historiques (VRN) · Coûts marketing actualisés (VRN) · Coûts R&D historiques (VRN).
Sa force. Elle repose sur des pièces. Un vérificateur fiscal, un commissaire aux apports, un juge : tous savent lire une facture. C'est l'approche la plus difficile à contester sur le fond.
Sa faiblesse. Elle est aveugle à la réussite. Une campagne marketing désastreuse a coûté aussi cher qu'une campagne brillante, et l'approche Effort les compte pareil. Elle mesure la dépense, pas le résultat de la dépense.
Un plancher, rarement une réponse. L'approche Effort donne presque toujours le chiffre le plus bas des trois. C'est sa vocation : poser une borne inférieure documentée sous laquelle la discussion ne descend pas.
L'approche Marché — ce qu'on paie pour un actif comparable
Le raisonnement. On ne demande pas ce que l'actif vaut dans l'absolu, mais ce que d'autres ont réellement accepté de payer pour quelque chose de similaire.
Le mécanisme. Deux variantes. Soit on applique un multiple — un coefficient observé sur le marché : si les sociétés du secteur se négocient 8 fois leur EBITDA, le multiple est 8. Soit on part d'un prix effectivement payé lors d'une opération sur l'actif lui-même.
Les méthodes concernées. Comparables sectoriels · Valeur d'ancrage · COCOMO · Multiple ARR · Exonération de redevances (marque et brevet).
Sa force. Elle est ancrée dans des faits extérieurs à l'entreprise. Un investisseur du secteur raisonne naturellement en multiples : c'est la langue qu'il parle.
Sa faiblesse. Le choix de l'échantillon est un choix, donc un point de contestation. Quel secteur ? Quelle taille ? Quelle décote appliquer entre une société cotée liquide et une PME familiale ? Deux évaluateurs de bonne foi peuvent diverger de 30 % rien que sur ces réglages.
COCOMO est classée Marché, pas Effort. Elle estime un coût, mais un coût de reconstitution aujourd'hui, calculé à partir de barèmes de productivité et de coûts salariaux du marché — pas à partir des dépenses réellement engagées. C'est une comparaison, pas une reconstitution comptable. La méthode qui reconstitue les dépenses réelles du logiciel, c'est Coûts de développement historiques (VRN), et celle-là est bien classée Effort.
L'approche Potentiel — ce que l'actif va rapporter
Le raisonnement. Un actif ne vaut que par ce qu'il produira. On projette ces revenus futurs, et on les ramène à leur valeur d'aujourd'hui.
Le mécanisme. Deux briques.
L'actualisation d'abord : 100 € reçus dans cinq ans valent moins que 100 € reçus tout de suite, parce qu'il faut attendre et que l'attente comporte un risque. On divise donc chaque flux futur par un taux, appliqué autant de fois qu'il y a d'années. Plus l'actif est risqué, plus le taux est élevé, plus la valeur obtenue est basse. Voir l'actualisation.
La valeur terminale ensuite : on ne peut pas projeter à l'infini. On détaille cinq à dix ans, puis on résume tout ce qui suit en un seul montant.
Les méthodes concernées. DCF · rNPV · Valeur de rendement (logiciel) · Valeur de rendement (marque et brevet).
Sa force. C'est la seule qui répond à la question que se pose réellement un acquéreur ou un investisseur : qu'est-ce que ça va me rapporter ?
Sa faiblesse. Elle est entièrement pilotée par des hypothèses. Un demi-point de taux d'actualisation en plus, un demi-point de croissance à l'infini en moins, et la valeur bouge de 10 à 20 %. C'est le premier endroit qu'un tiers ira regarder.
Un exemple d'écart, et sa lecture
Prenons un logiciel de gestion fictif, édité par une PME.
| Approche | Méthode | Résultat |
|---|---|---|
| Effort | Coûts de développement historiques (VRN) | 820 000 € |
| Marché | Multiple ARR | 1 400 000 € |
| Potentiel | Valeur de rendement (logiciel) | 2 100 000 € |
Chiffres fictifs, à titre d'illustration.
Un écart de 1 à 2,5 entre le plancher et le plafond. Ce n'est pas un désordre : c'est une lecture en trois temps du même actif.
- Le logiciel a coûté 820 000 € à construire. Personne ne le cédera raisonnablement en dessous.
- Le marché paie aujourd'hui 1,4 M€ pour un actif de cette taille et de cette récurrence.
- Ses revenus projetés justifient 2,1 M€ — à condition que les projections tiennent.
L'écart entre Marché et Potentiel dit quelque chose de précis : soit les projections sont optimistes, soit le marché sous-paie encore ce type d'actif. C'est exactement le terrain de négociation d'une cession.
Le cas inverse est plus parlant encore. Un logiciel qui a coûté 800 000 € à développer et dont les revenus futurs actualisés valent 200 000 € ne pose pas un problème de méthode : il dit que l'investissement n'a pas trouvé son marché. La valorisation a fait son travail en le révélant.
Pourquoi Mukeï pousse à croiser les approches
Une valorisation reposant sur une seule approche est structurellement fragile : elle n'a pas de contradicteur interne. Croiser deux ou trois familles fait trois choses.
- Elle borne le résultat. Une valeur Potentiel encadrée par une valeur Effort au sol et une valeur Marché au milieu est bien plus défendable qu'un chiffre isolé.
- Elle révèle les fragilités. Un écart anormal pointe soit une hypothèse trop généreuse, soit un actif atypique — dans les deux cas, une information à traiter avant de présenter le dossier.
- Elle anticipe l'objection. Un tiers qui conteste attaquera l'approche qui l'arrange. S'il n'y en a qu'une au dossier, il n'a qu'une cible.
C'est pourquoi les cas d'usage du produit recommandent presque toujours au moins deux familles — et le trio complet pour une cession. La pondération sert ensuite à ramener ces résultats à une valeur unique, en assumant explicitement le poids donné à chacun.
Pondérer n'est pas moyenner. Attribuer 60 % au Potentiel et 20 % à chacune des deux autres est une décision d'évaluateur, qui se justifie dans le rapport. Une moyenne simple des trois est un aveu qu'on n'a pas tranché.
Ce qu'une approche ne fait pas
Trois précisions pour éviter les malentendus courants.
L'approche ne détermine pas la fiabilité. Une méthode Marché appuyée sur un échantillon sectoriel douteux est moins fiable qu'une méthode Potentiel adossée à un carnet de commandes signé. C'est la qualité des données qui fait la fiabilité, pas la famille.
Aucune approche n'est « la bonne ». Le classement Effort / Marché / Potentiel n'est pas une hiérarchie. C'est une grille de lecture qui permet de savoir ce qu'on est en train de mesurer quand on lit un chiffre.
L'approche n'est pas un attribut de l'actif. Le même logiciel se valorise par les trois. Ce qui change, c'est la question posée — et donc la réponse.
Pour aller plus loin
- Catalogue des méthodes — les 15 méthodes, par type d'actif.
- Pourquoi plusieurs méthodes — ce que révèle un écart, en détail.
- L'actualisation — la brique sous toute l'approche Potentiel.
- D'où viennent les chiffres de référence — les référentiels qui alimentent l'approche Marché.
